Marvel Comics, l’Histoire secrète (Sean Howe)

 

Un ouvrage volumineux, une couverture rouge où s’impriment des onomatopées typiques de la bande dessinée. Et surtout un titre alléchant : le terme d’ »Histoire secrète«  promet des révélations fracassantes sur le fonctionnement interne de la Maison des Idées. Tels étaient les arguments qui ont guidé ma main vers l’ouvrage de Sean Howe l’été dernier.

sean howe

Le projet est ambitieux : retracer l’intégralité de l’histoire de Marvel Comics, de ses premières heures portées par Stan Lee et Jack Kirby, jusqu’au tournant des années 2000 et l’entrée dans le temps des adaptations cinématographiques. La démarche est totalisante : Sean Howe relate les processus créatifs des personnages et des titres qui ont fait le succès de la compagnie ; il y mêle une présentation complète des acteurs principaux qui ont construit l’entreprise et son succès ; enfin, la narration inclut des analyses statistiques et des développements économiques sur les restructurations et les plans financiers qui ont rythmé ces presque 80 ans de travail.

Le pavé de ce journaliste renommé, notamment publié dans le prestigieux Entertainment Weekly, est difficilement classable : par certains côtés, nous sommes dans un récit. L’utilisation du passé, le style narratif, la mise en scène de certains grands moments de l’histoire de l’entreprise, la reprise des mots de certains de ses créateurs, rappellent un roman. Les influences très new-yorkaises dans l’écriture replacent l’ouvrage dans la tradition des romanciers journalistes à la Tom Wolfe ou Paul Auster.

Mais d’autre part, l’exigence et la recherche de la précision dans les références, le choix de mener des interviews approfondies sur plusieurs années, renvoient à l’exercice de l’investigation, doublé d’une solide formation d’universitaire. La bibliographie très complète, ainsi que les notes de bas de page particulièrement travaillées par l’auteur , illustrent le perfectionnisme avec lequel Sean Howe a mené son projet d’écriture.

Les quelques 550 pages de cette origin story proposent une approche chronologique : année après année, l’auteur déroule le fil des événements qui ont amené Marvel Comics vers le succès puis les difficultés. L’ensemble pourrait être fastidieux, couvrant près d’un siècle, presque mois par mois. Mais l’usage de l’anecdote, révélant parfois des faits ou des conversations méconnus, facilite la lecture et la compréhension de l’ensemble. Sean Howe fait le pari d’imbriquer la grande Histoire de la Maison des Idées, parfois intimement liée aux évolutions politiques ou sociologiques des Etats-Unis, avec la petite histoire, qui flattera ou surprendra le fanboy de la première comme de la dernière heure.

Car tous les publics trouveront leur bonheur dans le livre : le vieux lecteur, européen de surcroît, ignore bon nombre des faits racontés, tant la communication de la Maison des Idées à destination du Vieux Continent a été fragmentée tout au long de ces années. Les plus érudits ou les mieux renseignés d’entre nous noteront les évidences, telles que la controverse entre Jack Kirby et Stan Lee au sujet de la création de bon nombre de personnages. Mais les plus jeunes lecteurs n’ont pas ou peu connaissance des circonstances qui ont présidé à la naissance des personnages qu’ils ont découvert sur grand écran, des tensions éditoriales dans les bureaux de Madison Avenue, de la personnalité parfois flamboyante des artistes qui se sont succédés sur des titres plus ou moins obscurs.

On apprendra ainsi que la Marvel, comme certains se plaisent à dire, est avant tout une entreprise, dont le gagne-pain est le divertissement ; qu’au sein de ses bureaux a souvent sonné la révolte, parfois grondé la tempête, comme dans toute industrie. Que le travail d’éditeur a son lot de difficultés, ce n’est pas Bob Harras qui dira le contraire. Et que même quand on est un simple scénariste mal payé, on peut prendre la grosse tête.

En somme, que la petite Maison des Idées devenue grosse firme culturelle a vécu au rythme des rachats, fusions et autres acquisitions, des grèves de salariés, des pannes de distributeurs, subissant sa part des transformations ultra-libérales qui ont guidé le marché du livre depuis les années 1980.

C’est peut-être la plus grande qualité du travail de Sean Howe : le livre permet de relativiser le rôle, certes fondamental, des personnels, auteurs, scénaristes, éditeurs, secrétaires, qui ont souvent été la cible de l’amour ou du désamour du lectorat. Il nous rappelle que Marvel est aussi, surtout peut-être, une histoire de gros sous dont la valeur a, en partie, déterminé l’évolution et le succès.

Enfin, la lecture de l’ouvrage publié en 2012 permettra certainement d’éclairer les récents changements éditoriaux qui ont défrayé la chronique en cette fin d’année 2017 : le départ de Brian Michael Bendis, le remplacement d’Axel Alonso à la tête du pôle éditorial se comprend mieux une fois mis en miroir avec l’arrivée de Joe Quesada aux commandes au début des années 2000. Le livre de Sean Howe met en évidence l’aspect cyclique de l’édition des comics Marvel, son besoin régulier de renouvellement, de sang neuf parmi les têtes pensantes de l’édition,qui a parfois coûté cher aux employés modèles (on pense à Marc Guggenheim), tandis que les scénaristes ou dessinateurs peuvent, eux, rester plus longtemps en poste, tant qu’ils acceptent de se plier aux exigences salariales de PDG déconnectés du milieu. Ces patrons pilotes sont le glaçage d’un millefeuille créatif qui a connu ses grandes heures dans les années 1970-1980, vendant parfois plusieurs centaines de milliers d’exemplaires de Captain America ou des X-Men. Aujourd’hui, le gâteau est un peu plus sec, à la recherche d’un nouveau souffle qu’il espère retrouver dans le transfert de ses créations du papier vers l’écran.

Le livre est à lire, sans nul doute, non à la manière d’une encyclopédie, mais avec l’exigence du fan curieux de savoir de quel bois sont faits les fascicules qu’il achète chaque mois. Le propos distrayant, à la manière des sorties médiatiques d’un Stan Lee, cache son lot de réflexions acerbes sur les stratégies commerciales, humaines et territoriales qui ont présidé au succès et aux errances de la Maison des Idées.

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