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Batman v Superman: le hors-sujet de Zach Snyder

Voilà quelques semaines que les pro-DC (ou ceux qui n’y connaissent rien) et les anti-DC (qui ne le sont pas forcément), se disputent sur le cas Batman v Superman. Le corps des médecins consulté sur le patient zéro de la Justice League se déchire sur le sens et les origines de la maladie. C’est grave, docteur ? Certes non, ce n’est qu’un film…ou peut-être simplement le projet raté d’un étudiant de première année de cinéma. La copie Hors-Sujet du bon élève de philosophie de Terminale, qui n’a de classique que ses défauts.

Une mauvaise lecture de l’énoncé

Tout bon professeur le dira : un hors-sujet, c’est avant tout une mauvaise compréhension des consignes.

Je dois parler de Batman, de Superman…et des autres.

Tout est dans le titre du film. BvS, c’est d’abord la rencontre/opposition (incarnée sans subtilité par la lettre « v ») entre deux icônes de la pop culture qui voyagent dans l’imaginaire contemporain depuis les années 1930. Nombreuses étaient les références auxquelles Zach Snyder pouvait se raccrocher pour construire ses personnages. Il s’est réclamé de multiples influences. Mais le résultat à l’écan est pour le moins…inédit.

Bruce Wayne fait figure de primo-accédant : alors que Man of Steel a posé les origines de Superman, Batman v Superman fait la part belle à l’exploration de la personnalité de Batman. Et nous découvrons avec stupeur qu’en fait de chevalier noir, on a un psychopathe…gris. Ben Affleck incarne un Batman chagrin, dépressif, mais surtout ultra-violent, monomaniaque et illuminé. La référence au Dark Knight de Frank Miller ne tient qu’un temps : rien dans le film n’illustre un héros dépassé par les événements, déchu par son ombre, chassé par son passé. Ici, Bruce Wayne est rigide, fermé, implacable et sûr de lui. Il marque ses ennemis au fer rouge, les torture au fond d’une cave, et joue les inquisiteurs d’un autre siècle animé de visions eschatologiques délirantes.

La figure de Superman est posée depuis Man of Steel, et le moins que l’on puisse dire, c’est que les contresens d’origine sont toujours là. Il n’a pas changé, le Superman de Snyder, c’est toujours la copie sur pellicule du Christ qui pleure des miracles au fin fond d’une grotte mexicaine. En fait de héros, Zach Snyder nous offre un surhomme qui s’incline vers le monde sans s’y inclure. Comme si l’acier de son surnom l’embarrassait et le coupait de l’humanité qu’il devrait servir et protéger (ça non plus nous n’y aurons pas droit). Superman est un dieu, Snyder persiste et signe, à la limite du blasphème.

Dans la lecture de son sujet, le réalisateur a saisi l’importance des seconds rôles et leur offre une place de choix, au carrefour de la caricature et du contresens littéraire. Quoi ? Des auteurs ont réfléchi à l’utilité de Loïs Lane ? Mais pourquoi faire ? Miss Lane n’est rien de plus dans BvS que l’éternelle potiche avec un panneau « à sauver » scotché entre les omoplates. Toute la force du personnage tel qu’écrit depuis 1938, c’est de remiser les clichés façon « damzell in distress ». Qu’à cela ne tienne, Snyder lui colle un aimant à Superman et abandonne littéralement le personnage qui ne manifeste presque aucun esprit d’initiative, si ce n’est sur la fin du film, dans une de ces incohérences magistrales dont seul Batman v Superman a le secret.

Celui qui prend l’initiative, c’est Luthor. Enfin, Jesse Eisenberg et Zach Snyder ont pris des initiatives pour moderniser notre Lex préféré : et si on fusionnait la Némésis de Superman avec celle de Batman. Et on l’appelle Luthor, d’accord ? Résultat: un erzats des deux plus grands supervilains du DC Universe. sans humour, clownesque et pasticheur, Jesse Eisenberg en fait trop dans le jeu pour incarner celui qui en fait trop à l’écran. Et échoue en nous vendant un guignol en lieu et place d’un sociopathe.

Des autres figures de l’univers DC nous n’aurons que des ébauches, parfois navrantes à l’image d’un Perry White gueulard et stupide ou d’un Alfred qui s’inscrit à rebours du majordome incarné par Michael Caine pour se transformer en assistant high-tech à la Lucius Fox dans la trilogie Nolan. Le personnage de Wonder Woman, incarné par Gal Gadot, est encore bien mystérieux après vingt minutes de présence à l’écran et cinq petites phrases de dialogue. Sexiste, Snyder ? Regardez mieux un certain plan où la demoiselle gît jambes écartées au sol…Tout un manifeste. Et difficile de ne pas imaginer le pire à l’écran pour Justice League lors d’un certain caméo que l’on aurait souhaité plus fugace.

Hors-sujet, donc, dans la construction de personnages désincarnés, détachés du monde, auxquels il est ardu d’accorder la qualité de héros. Alors, super-héros, vous imaginez…

Je dois introduire Justice League

A l’origine, BvS était Man of Steel II. Mais, pensant son élève légèrement précoce, la Warner a compliqué les choses en rajoutant un deuxième personnage de rang : le Chevalier Noir, que Chris Nolan a bien voulu prêter. Et puis, tant qu’à faire, visons le bac mention TB : Snyder s’est retrouvé avec un « Dawn of Justice » sorti de je ne sais où sur les bras. Donc avec la lourde tâche de faire un film sur Superman qui se bat contre Batman, aidés par Wonder Woman, avec en fond Flash, Aquaman et Cyborg. Pour un peu on se croirait dans Once Upon A Time. Sans grande surprise (sans spoiler non plus), le candidat a pêché par excès. Zach Snyder a été trop gourmand dans ses choix et malavisé dans sa démarche. La présentation de cette fameuse Justice League arrive largement trop tard, en sus, comme déconnectée de l’intrigue principale. Un cheveu super-héroïque dans une soupe déjà bien chargée, une incohérence de plus dans un film qui en est truffé.

Je dois faire un blockbuster

C’est pas que ce soit la crise chez Warner. Mais un film à 250 millions de dollars doit générer de larges bénéfices. A fortiori si l’on considère la stratégie à moyen terme (2020) du studio. Mission est donc donnée à l’élève Snyder de performer en proposant un blockbuster traditionnel et séduisant, qui mélange séquences d’action dantesques, personnages lisses, love interest et vilains caricaturaux. En s’accommodant des soixante-quinze ans de profondeur du sujet. Vous avez dit « contradictoire » ?

Mélanger. Secouer. Et l’on obtient une substance protéiforme. Combien d’antagonistes pour Superman ? Alors, listons :

  • Batman (oui, il est dans le titre)
  • le gouvernement américain, qui se méfie des Kryptoniens en général
  • quatre pauvres terroristes perdus au milieu du désert
  • Lex Luthor
  • Zod/Doomsday
  • Des missiles nucléaires balancés un peu n’importe où (risques et retombées, qui s’en soucie ?)

… et j’en passe.

Multiplier les ennemis, c’est parfois un procédé intéressant, surtout lorsqu’aucun n’a vraiment d’épaisseur. Mais là, c’est trop, bien trop pour un seul film, pour un seul héros, même pour deux. A filmer dans la surenchère, Zach Snyder perd le fan habitué à des antagonistes plus denses, et le spectateur d’ordinaire estival, décontenancé par une mise en scène sous Prozac. Car en fait de film d’action, il faudra repasser à l’été : pas d’enchaînement de séquences survitaminées, de longs temps morts pleins de bla bla, dix désolantes minutes d’affrontements entre les deux protagonistes pour lesquelles il aura fallu patienter une heure quarante…avant l’ « instant Martha » qui achève de ruiner l’ensemble.

Un blockbuster raté donc, peut-être parce qu’il ne devait pas en être un.

« ….et surtout, surtout, ne fais pas comme Marvel ! »

Ce mantra, DC et Warner ont du le chanter à Snyder, Chris Terrio et les dialoguistes sur tous les airs, dans toutes les gammes. Et de ce côté-là, le long métrage se démarque franchement des principaux adversaires de sa catégorie…mais pas en bien. Sans dire que les studio Marvel sont passés maîtres dans l’art du film choral de super-héros (loin s’en faut), le parti pris de la Maison des Idées est de compenser les lourdeurs scénaristiques, le carcan que représente le travail d’adaptation par….de la légèreté. Un ton badin que l’on ne retrouvera pas dans Batman v Superman, bien au contraire. Pas de punch lines, de sourires en coin, BvS, c’est sérieux. Sombre. Dramatique. Ca commence par un enterrement. Finit par un enterrement. Pour un peu, on pleurerait dans les chaumières. Dans sa volonté de se démarquer de la « Disney Touch » que l’on reproche souvent aux films Marvel, Snyder propose une partition obscure (la 3D n’aide pas). Une recherche de singularité stylistique poussée jusqu’à l’absurde.

Des problèmes de méthode

Mais de quoi parle-t-on au juste ?

Fans comme novices sont en droit de reprocher à Zach Snyder un manque de clarté et de lisibilité. Certains avoueront leur peine à comprendre la « vision » de Bruce Wayne. L’ensemble est doublement mis en abîme, ce qui n’aide pas. Aucune forme d’explication n’est donnée à ceux qui ignorent les réalités multiples du DC Universe. La séquence, film dans le film, est un insert inutile et bien difficile à interpréter. A fortiori quand Deborah Snyder, productrice du long-métrage, confie quelques jours après la sortie que ce passage n’existait pas dans le scénario. Un ajout qui alourdit encore un film déjà plombé par des scènes indispensables.

Le capitole explose : quelle suite est donnée à cet attentat ? Que fait le spectateur des missiles lancés contre Superman ? Autant de pistes et bien d’autres, abandonnées en chemin et qui font que le film dure. Longtemps. Et que la salle attend. Promesses non tenues et un vague sentiment d’arnaque en bouche.

La construction narrative est erratique. Elle multiplie les incohérences, parfois si invraisemblables que le public tout entier, familier ou non de l’univers DC, se sent floué et arbore en sortant un sourire dubitatif : les fils de l’intrigue, en particulier celui qui rapproche Batman et Superman avant le combat final, sont gros comme des Lego Duplo. Que dire du « planter de bâton » de Loïs Lane ? Un gag. Dès les dix premières minutes, alors que le jeune Bruce Wayne s’élève, porté par une nuée de chauves-souris, on flaire le piège. Chaque développement, chaque séance du long-métage cutté à la hache, porte son lot d’incroyable, de raisonnements aberrants. Bruce Wayne qui s’invente espion et agit en toute discrétion en TRAVERSANT les cuisines du manoir Luthor ? Wonder Woman, qui s’est abstenue d’intervenir lors de l’affrontement avec Zod, mais décide soudain qu’il y a longtemps qu’elle n’a pas mis son short et part affronter Doomsday ? Luthor, qui pénètre le vaisseau kryptonien en version « mi casa es su casa » et prend les commandes vocales de l’ordinateur de bord ? Et tant d’autres…

Qui créditer de ces errances narratives ? On se le demande. On regrette Christopher Nolan, on reprendrait même de la mort de Marion Cotillard. Comme souvent, à mi-correction, on se dit que la copie hors-sujet est une imposture ; que ce n’est pas l’élève Snyder, mais son jumeau maléfique (Mark Steven Johnson ?) qui a signé ce navet.

Techniquement, tactiquement…

Alors on se raccroche à la maîtrise technique de celui à qui l’on doit 300 et sa formidable capacité d’innovation visuelle. A son esthétique inspirée des corps antiques et des chefs d’œuvre picturaux de la Renaissance. Parlons technique : objectivement, avant d’être une mauvaise adaptation, BvS est un mauvais film.

Le scénario est écrit avec les pieds, truffé d’inexactitudes, d’approximations, de séquences inutiles. Il multiplie les longueurs. Il semble interminable. Le long-métrage est mal monté. Plusieurs séquences sont mal amenées, on ne comprend pas le sens de certaines scènes, ce qui justifie instamment la proposition d’une version longue qui clarifiera le propos. L’écriture des maigres dialogues est d’une banalité navrante, à l’image des quelques phrases prononcées (hurlées) plutôt par Laurence Fishburne (Perry White).

Quid des atouts dont peut se targuer Snyder depuis le début de sa carrière ? Sa capacité à filmer au ralenti, à proposer de beaux arrêts sur images, à interpréter le mouvement en soi comme objet filmique, se retrouve dévoyée dans Batman v Superman. Elle ne sert pas le rythme du film, déjà plombé par les longueurs. Si Batman met deux minutes pour faire trois pas…c’est encore plus long.

bvs bat armure

La lourde armure du Chevalier Noir dans BvS 

Le technicien peine à se réinventer, à ré-enchanter ses recettes utilisées depuis ses débuts. Il se perd lui-même. Comment peut-on le créditer du combat final où la Trinité affronte Doomsday, qui fait penser à God of War III ? Croix, carré, rond, triangle, ….le spectateur muni d’une manette pourrait s’y croire, et affronter un Doomsday littéralement pompé sur le troll des cavernes de la Communauté de l’Anneau, avec les yeux qui brillent façon Jem et les Hologrammes.

On se retrouve devant un film fleuve : deux heures quarante de faux-rythmes, cadencés par une musique d’une pauvreté désolante qui lorgne sur le chant grégorien sans en avoir la classe. Où les guitares électriques saturées achèvent les tympans martelés depuis deux heures par un gong sans finesse. Quand Hans Zimmer a pris un café avec M83. Mais juste un café.

 

Les errances scénaristiques se doublent donc d’erreurs techniques qui alourdissent démesurément la forme d’un spectacle où les stéréotypes s’enchaînent au point de proposer une lecture très singulière du sujet. C’est que le fond n’est pas plus reluisant que la forme.

Des erreurs de fond

Zach Snyder proposait déjà une lecture christique du personnage de Superman dans Man of Steel. On peut la partager, considérer que l’Homme d’Acier est une réinvention moderne du mythe du sauveur. Ou s’en détacher, en taxant cette approche de puritanisme de grande surface. Mais ce qui était critiquable dans l’ « origin story » de Kal El revient dans Batman v Superman sous la forme d’un paradigme général. L’ensemble du film est conçu comme un vaste sujet de peinture religieuse. Les références au christianisme sont si nombreuses qu’elles en deviennent gênantes : des plans représentant Superman surplombant la foule, tête inclinée, cheveux épars, illuminé par le soleil. La peinture du Jugement Dernier, chez Lex Luthor. La musique grégorienne. Le combat entre les deux héros, dans une église. La Pieta finale près du corps de Doomsday. Des allusions à peine voilées, clins d’œil artistiques et suitants qui provoquent le malaise du spectateur et confirment la vision déiste du réalisateur.

Les partis-pris esthétiques sont défendables : le spectateur jugera à l’aune de sa sensibilité l’hommage appuyé rendu aux esthètes de la Renaissance via des corps musclés en mouvements qui ne dépareilleraient pas aux murs des musées florentins. Mais justement, ce tribut stylistique manque de finesse. N’est pas Michel-Ange qui veut.

D’autant que les choix intellectuels sont en revanche totalement contestables : même en laissant de côté l’interprétation des personnages et de leur symbolique, BvS témoigne d’une lecture du monde partiale, d’une vision désabusée de l’humanité. La première apparition de Loïs (et donc de Superman, vous l’aurez compris, tant ces deux-là sont aimantés) est riche d’enseignements sur la vision du terrorisme qui est celle de Snyder. Passons sur l’origine ethnique de l’assassin des parents de Wayne, on pourrait taxer l’article de paranoïa. Mas quand même : Superman qui sauve les habitants d’un village mexicain est honoré comme une réincarnation divine. Alors que les Etats-Unis, personnifiés dans leur gouvernement constitué, ne tombent pas dans le piège. On peut se demander quel regard porte le réalisateur sur le monde aux frontières de son précieux territoire imaginaire : les Mexicains sont-ils d’éternels naïfs ? Les Africains, des terroristes ? Une foule de poncifs nauséabonds qui assaillent le spectateur au visionnage, guidés par une mise en scène et des références techniques parfois malvenues : des circulaires cinématographiques, déjà repérables dans Man of Steel, ne sont pas sans rappeler celles tristement célèbres des J.O. de 1936, filmés par Leni Riefenstahl. Maladresse, pour sûr. Mais tout de même, à 250 millions de dollars, on ne laisse pas ce genre de plans aux hasards.

En vidant Superman de sa substance, en faisant disparîatre Clark Kent, au sens propre, comme au sens figuré, Snyder défend une vision inquiétante de l’homme providentiel qui, dans le doute, gravit des montagnes. Dont les parents tiennent des discours peu lumineux: le monde ne mérite pas d’être sauvé, l’homme ne vaut pas un sacrifice, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, etc…Aïe.

Au-delà, cette Amérique post-11 Septembre, fébrile dans ses croyances comme sur sa gâchette promptement pressée, pétrie de condescendance pour ses voisins terrestres, ne suscite pas non plus l’espoir.

Et quelle vision de l’humanité ? Jonathan Kent pense que la survie des uns ne se fait qu’avec la mort des autres. Martha, que ce monde ne mérite pas son alien de fils. Batman exécute les criminels au volant de sa Batmobile en mode Full Metal Jacket. Wonder Woman a fait une croix sur l’humanité pendant un siècle. Le spectateur a bien le droit de sortir de la salle déçu, floué mais surtout démoralisé.

Car c’est bien un coup au moral que l’on reçoit en allant voir BvS. D’abord parce qu’on est loin d’avoir vu une comédie. Ensuite parce que le film joue sur des partis pris d’une lourdeur éléphantesque et des préjugés indélicats voire clairement malsains.

Or, qu’est-ce que Superman, dans le fond ? C’et un vecteur d’espoir. Superman trouve des solutions lorsque se présente un problème. Il met ses pouvoirs au service de la résolution d’une difficulté. On est loin du dieu désincarné de Batman v Superman. Le héros de Siegel et Shuster porte avec lui une forme singulière de confiance, d’optimisme.

Superman Siegel and Schuster

Action Comics (1938): un Superman tout en optimisme et naïveté.

Ce n’est donc pas le ressenti du spectateur qui sort de la salle de cinéma : lui n’est pas vraiment optimiste, ni sur Snyder, ni sur ses héros d’enfance, ni d’ailleurs sur le prochain Justice League qui ne respire pas la joie de vivre.

Mais comme tous les coups au moral, cela finit par se dissiper. Suicide Squad pourrait cet été aider à faire passer la pilule.