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La Paris Comic Con 2015: un bilan

Juillet 2013: la cinquième édition de la Comic Con Paris, organisée en parallèle de la Japan Expo au Parc des Expositions de Villepinte fermait ses portes pour une durée indéterminée. Dans sa quête pour se dissocier de sa cousine orientale, la PCC semblait condamnée, comme d’autres manifestations avant elle, à l’intermittence.

A la manière d’un titre publié par Marvel ou D.C., c’est à un reboot que nous avons eu affaire le week-end dernier. Un restart dont l’annonce, il y a plus d’un an, avait déclenché une telle polémique que l’on s’attendait légitimement à une disqualification pour faux départ. Sur la ligne d’arrivée, ce ne fut pas tout à fait le cas

  1. Préparation polémique

Contrairement aux précédentes éditions, la Paris Comic Con 2015 a été co-organisée par Reed POP ( organisateurs de la New-York Comic Con) et Reed Expositions France, filiale hexagonale du groupe Reed Exhibitions, chargée notamment du Salon du Livre. Il y a plus d’un an, les organisateurs qui annoncent le retour d’une version française de la Comic Con s’engagent sur un terrain glissant. Les précédentes éditions étaient largement critiquées par les amateurs de conventions: la  Comic Con Paris semblait le parent pauvre de la Japan Expo, reléguée dans un coin du Parc des Expositions, bénéficiant peu de l’attractivité de sa consoeur  nippone, peinant à fidéliser et à conquérir son public malgré la venue de personnalités prestigieuses du monde de la bande dessinée (Joe Madureira, J.Scott Campbell…). Beaucoup s’offusquaient du manque de moyens accordés à la manifestation, d’une organisation bancale et du discrédit que jetaient les ados costumés en Pokémon déambulant dans les allées. De l’avis général, la Comic Con devait exister par elle-même et pour elle-même, à ses dates, selon un calendrier personnel désolidarisée de la messe française du manga à qui, de toutes manières,  elle ne manquerait pas.

En 2014, les repreneurs annonce le retour de la Comic Con Paris, prévu pour les 23, 24 et 25 octobre 2015. Aïe. Le mois d’octobre est d’ordinaire le terrain de chasse d’une autre convention française de renom: la Paris Comics Expo, dont la notoriété n’a cessé de grandir depuis sa naissance en 2012 et qui fait le bonheur de la presse et des fans par la diversité de ses invités. Adoubée par les comic-shops, prisée des lecteurs et respectée par les professionnels de la BD, la PCE se targuait de lever chaque fin d’année un peu plus haut le flambeau des conventions made in France. Pour tenter d’occuper le terrain, les deux Reed annoncent un parrain d’envergure, le réalisateur français expatrié aux US Louis Leterrier, puis laissent les réseaux sociaux divaguer sur les noms des futurs invités tous plus ronflants les un que les autres: on parle d’acteurs de The Walking Dead, du cast de Game of Thrones, de celui de Star Wars, …. Le petit monde d’internet s’affole tandis que la PCE décide d’annoncer un report de sa prochaine édition. Rappelons-le: c’est cette annonce, et non celle de la tenue de la Comic Con Paris fin octobre, qui met le feu aux poudres.

Ironie, nous sommes en octobre-novembre 2014. Un siècle plus tôt, les Poilus récemment mobilisés commençaient à creuser les tristes tranchées qui allaient joncher le Nord de la France. De l’extérieur, et toutes proportions gardées naturellement, c’est le début d’une guerre de position Reed/PCE dont la toile constitue le décor de fond, et la « presse bloggeuse », la chair à canon. Planté de barbelés: les malheurs d’un calendrier mal choisi suscitent des tweets gras, des commentaires agressifs. Premiers assauts: la presse spécialisée (pas toute, cela s’entend) attend début 2015 et les réunions de préparation et d’information pour prendre position et descendre en flèche la politique et les choix du tandem organisateur. Tout y passe: le lieu, la communication, tantôt jugée agressive, tantôt inexistante, les changements de direction et d’équipes…. Au printemps, la lutte David/PCE versus Goliath/CCP bat son plein.

Cette année de polémique a été riche d’enseignements: si on l’ignorait encore, les réseaux sociaux sont devenus des médias. La question de leur rapport à l’information et à l’objectivité journalistique reste posée, mais ils ont constitué pendant de longs mois les relais de la lutte virtuelle CCP/PCE. Qu’à cela ne tienne: les lecteurs, les membres de Twitter, Facebook et autres Google Plus, les fans, étaient bien là, le week-end dernier. Pour preuve, avant l’été, les billets VIP, pourtant vendus à 200 euros soit un coût exorbitant, étaient sold-out. Les premiers chiffres de fréquentation annoncent 30 000 personnes sur le week-end et un salon complet. Les principaux éditeurs (Glénat, Panini, Delcourt) étaient présents et le choix d’Urban Comics de détourner le regard a été largement commenté par ses lecteurs, sans indulgence particulière.  On en conclut que la campagne de dénigrement plus ou moins intense dont Reed Expositions et Reed POP ont fait l’objet n’a pas empêché les curieux de faire le déplacement. Du besoin de relativiser le poids d’internet, dont on nous rebat les oreilles…

2. Communi….quoi ?

Des erreurs de communication ? Qui n’en fait pas ? Admettons d’emblée que le plan de communication de la Comic Con Paris était maladroit: un éléphant dans un magasin de cristal de Murano. L’effet d’annonce a rapidement fait reculer la PCE. Pour autant, difficile de repérer une quelconque agressivité de la part de la CCP: jusqu’à l’été, les noms qui tombent sont prestigieux, mais peu nombreux. Les organisateurs n’inondent pas la toile, au contraire, et l’on sent qu’en coulisse, les négociations sont lentes et les garanties malaisées. On sait la présence du monstre sacré Frank Miller: mais l’homme, affaibli depuis quelques années, ne risque-t-il pas d’annuler ? De même, l’annonce de Brian Michael Bendis fait dresser les oreilles: plusieurs fois crédité au générique d’événements européens, il n’a pour ainsi dire jamais montré le bout de son nez en France. Et se charge lui-même, en septembre, d’annoncer son faux bon, via Twitter. Un camouflet de plus aux organisateurs de la convention. Bien sûr, les fans repèrent les incohérences du plan d’annonce: les questionnements via Facebook vont bon train et interrogent surtout la pauvreté du programme….et les sommes qu’il faudra débourser pour se l’offrir.

A ce stade, la promo n’est donc pas agressive, elle est juste pataude, voire inexistante. Elle n’appelle pas la bienveillance: fans et pros connaissent le parcours et la réputation de Reed POP outre-atlantique, une machine bien huilée à l’américaine, dont on attend qu’elle assure le show.

3. Organiser, mais pourquoi faire ?

Une accumulation de petites erreurs, une presse pas tendre avec l’événement avant même son ouverture….il est surprenant d’observer la masse de visiteurs patientant sagement devant le hall de la Villette, l’après-midi du 23 octobre.

Les deux jours et demi de convention ont révélé de nets problèmes d’anticipation, visibles sur le site internet: informations partielles, horaires de dédicace erronées, mises à jour irrégulières pendant l’événement. Ce même site où l’on mentionne une fouille des sacs à l’entrée de la convention sans préciser quels objets seront interdits, obligeant des dizaines de cosplayers à abandonner une partie de leurs accessoires, ou à faire demi-tour. Ce même site où l’on demande aux festivaliers d’être munis d’espèces sonnantes et trébuchantes, alors que tous les stands acceptaient les cartes de crédit.

Le plan du festival laissait aussi à désirer: pourquoi avoir scindé l’artist alley en quatre pôles, obligeant le collectionneur à arpenter les allées pour aller voir Julien Hugonnart-Bert puis à faire demi-tour pour croiser Guile Sharp ? On discutera la présence, difficile à justifier, juste en face de certains grands noms de la bande dessinée….d’un stand de maquillage. La mise en espace de ce Comic Con Paris  a clairement posé un problème aux organisateurs: remplir les espaces vides avec des tables d’artistes (ce qui ne faisait pas illusion), accueillir l’important public des panels et conférences…seules 300 places étaient disponibles pour assister aux échanges sur les super-héroïnes dans les comics alors qu’environ 700 auditeurs (pass VIP non-compris) patientaient devant l’entrée.

Vingt-quatre heures après ses débuts, une pluie de commentaires désobligeants s’abattait déjà sur la  Comic Con Paris: la saturation des files d’attentes de Frank Miller a fait son lot de déçus, et l’on s’interroge encore sur le bien-fondé de la présence de Renan Luce parmi les invités. La billetterie s’est retrouvée saturée, puis finalement sold out, en quelques heures. Trop de stands de goodies, pas assez de comic shops…et bien sûr, l’imprévisible annulation, à quelques heures de sa première séance de dédicace, de la star de la convention sur laquelle ses organisateurs ont capitalisé pendant de longues semaines: Maisie Williams, a.k.a Arya Stark dans Game of Thrones.

Sans excuser les erreurs du faux débutant, signalons que l’agacement légitime des festivaliers n’est ni plus ni moins mordant que lors de n’importe quel festival, en France comme à l’étranger. Notons aussi que l’annulation de Maisie Williams (pour des raisons restées obscures) est une tuile: elle révèle un manque de réactivité du service d’organisation, qui n’a pas su proposer de contrepartie satisfaisante aux happy few qui avaient pu s’offrir le pass VIP. Panique à bord ?  A bord du salon,peut-être, mais le budget des organisateurs, lui, s’est vu samedi matin préservé d’une substantielle amputation.

Inexpérience et méconnaissance se conjuguent pour justifier les couacs en série. La « machine Reed » ne s’est pas grippée sur le modèle français. En janvier dernier, elle a délégué dans l’urgence son volet communication et relations presse à l’agence Way To Blue. Agence qui se présente elle même comme « travaillant dans les secteurs du cinéma, des sorties vidéo, de la télévision et des marques grand public ». Le mot « comics » est absent du descriptif: Way to Blue a participé à la création de la Comic Con Paris sans maîtriser son volet fondamental, sans vision précise du socle du projet: une manifestation centrée sur la bande dessinée américaine. Pas sur la « pop culture » en général, comme l’indique le logo de l’événement. Inexpérience donc, devant l’ampleur d’un chantier déconnecté de ses racines.

Méconnaissance aussi, devant les us et coutumes français: râler copieusement face aux difficultés d’organisation et aux files d’attentes à rallonge, déambuler avec curiosité dans les allées mais garder frileusement son porte-monnaie rangé (crise oblige), … Opposons en miroir le mécontentement de festivaliers peu familiers des conventions à l’américaine: les contacts avec les personnalités invitées sont réduits au minimum, le plaisir est avant tout conditionné par la taille du porte-feuille,…

4.  Ambiance, scandale ?

Deux jours de promenade entre les stands permettent largement de rendre compte de l’ambiance de la  Comic Con Paris: étonnant donc de lire les commentaires de certains absents remarqués qui avaient boycotté la manifestation mais se permettent tout de même d’affirmer que l’encéphalogramme de Napoléon Bonaparte était plus actif que le hall de la Villette. L’ambiance d’un salon se mesure en en prenant la température, le pouls. Et pour ça, il faut être là. De plus, l’ambiance d’une convention est faite par ceux qui y assistent. Alors bien sûr, pas de musique assourdissante pendant trois jours, un simple fond sonore (RTL2 + Canal Sat + hurlement de Deadpool en délire) qui faisait d’autant plus résonner l’espace. La hauteur sous plafond n’aide pas non plus. L’ensemble donnait à la CCP un tempo lent, contemplatif (tellement français), à des années lumières de l’hystérie d’un Paris Manga où l’on se marche dessus dans les allées. Ici, du moins le vendredi, on avait la place de déambuler et de s’arrêter devant les stands.

Ce rythme particulier a aussi permis au public de profiter davantage des invités qu’il était venu  rencontrer: au stand Glénat Comics, les débats sont allés bon train entre Elsa Charretier, Pierrick Colinet et leurs fans venus faire signer leur exemplaire de The Infinite Loop. Matt Fraction et Kelly Sue Deconnick se sont volontiers prêtés au jeu des photos. Les retours de ces mêmes artistes, postés via les réseaux sociaux, laissent entendre leur satisfaction (liée en grande partie à la joie d’être à Paris, soyons réalistes). Les étals dénudés des éditeurs à la fin de la deuxième journée de convention, les commentaires satisfaits des présents sur l’artist alley, vont dans le même sens: la CCP n’a pas été pas le four annoncé par ses détracteurs.

5. Please, try again

Naturellement, on pouvait faire mieux: avant tout, pallier aux multiples indélicatesses, qu’elles soient volontaires, ou pas. Consolider le département communication, prévoir des plans B devant les possibles annulations, aménager le planning des salles et celui des intervenants pour éviter des couacs de dernière minute. Multiplier les lapins sortis du chapeau, type « hey ! on a invité Jessica Jones ce matin ! » En somme, emprunter aux conventions américaine leur rigueur et leur sens du show en apportant la fameuse touche à la française qui a fait le succès des conventions précédentes. Densifier la partie « comics », donner du sens à l’expression « comic con », par un contenu plus spécialisé et des intervenants mieux choisis. Délaisser « l’exception culturelle française »: laisser Renan Luce aux Enfoirés et s’inscrire davantage dans l’actualité des cultures de l’imaginaire en capitalisant sur la sortie du prochain Star Wars.

Nul doute que les organisateurs de cette réédition sauront tirer les leçons de cette première année au goût d’inachevé et s’entoureront de collaborateurs plus pointus pour composer le menu de la prochaine Paris Comic Con et conquérir un public pour l’instant dubitatif.

La critique se devant d’être constructive, jamais négative, nous choisirons donc de qualifier la CCP 2015 de « zero year » et d’attendre une prochaine édition (annoncée du 1er au 3 octobre 2016) avant de brûler le groupe Reed en Place de Grève.